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 Midnight Express [Pridounet]

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MessageSujet: Midnight Express [Pridounet]   Lun 6 Fév - 3:17

Midnight Express

En sentant le sol vibrer, Ivy, le levrier albinos couché sur les pieds de Kaprice, redressa ses oreilles triangulaires en gémissant doucement. Les murs de la chambre de sa maîtresse au dernier étage du manoir Ashfield tremblaient sur leurs fondations immémoriales comme s’ils menaçaient de se briser à tout moment. Mais la jeune femme lovée sous une épaisse fourrure d’ours polaire continuait à dormir d’un sommeil charmant et apaisé. La splendide chevelure brune, libérée sur l’oreiller formait une sensuelle flaque d’ombre dans laquelle reposait la tendre figure de l’héritière à la clé de sol. Tendu, le chien au pelage immaculé, s’étira et abandonna la chaleur des jambes de sa protégée pour s’étirer longuement, son regard écarlate et anxieux cherchant à comprendre ce qui pouvait bien à ce point déranger le silence mortuaire de la vieille demeure du Clan.

Un sifflement suraigu de vapeur creva le voile de l’hiver. Au même instant quelques particules de platre se décrochèrent du plafond pour tomber en petits flocons blancs sur le corps immobile de l’héritière. Pour le vigilant gardien canin, cela en fut trop. Prenant sur lui d’interrompre le rêve de sa maitresse, il avança prudemment sur les draps en direction de la figure assoupie. La respiration de Kaprice était calme, c’est à peine si l’on pouvait deviner sa voluptueuse poitrine se soulevant et s’abaissant régulièrement sous la moelleuse fourure polaire. De sa truffe humide, le levrier secoua la sirène. Mais loin de se réveiller la jeune femme, se contenta de pousser une exclamation ensommeilée, tout en se retournant pour s’éloigner de l’opportun. Autour du baldaquin les vibrations des lourdes roues d’acier courant sur les rails, creusaient de profondes fissures dans les dalles du sol. Ainsi malmenées les pierres sur le point de céder, s’écartèrent en raclant les unes contre les autres, révélant dans les interstices ainsi crées de vertigineuses crevasses, au fond desquelles un océan noir roulait ses flots ténébreux.

Comprenant que le temps pressait, le levrier, opta pour une méthode plus radicale. D’un vigoureux coup de patte, il envoya voler au sol la couverture de fourrure pour ne laisser plus sur le lit que Kaprice ainsi exposée au froid, à peine protégée par sa courte chemise de nuit translucide. L’entrelacs des fissures du sol, ne faisaient que s’aggrandir. Déjà un des pieds du lit béait dans le vide. La couche désormais bancale, menaçait ainsi à chaque nouveau battement des roues approchant, de choir dans le gouffre sans fond s’ouvrant désormais sous le manoir. Le triangle profilé de sa noble figure courant sur les formes de sa maitresse, le chien de chasse, trouva dans l’obscurité le poignet parfumé de la Naïade. Un second sifflement de vapeur, cette fois ci beaucoup plus proche acheva de balayer les dernières hésitations du molosse.

La suite des évenements fut instannée. A l’instant même où le levrier refermait sa machoire à l’haleine brûlante sur le poignet de Kaprice, la chambre explosa dans une averse de moellons, de platres et de pierres arrachées, la jeune femme mordue par son chien poussa un cri, et l’express de minuit toujours à l’heure entra en gare. Tout juste éveillée la jeune femme eu juste le temps de sauter du lit pour éviter d’être ecrasée par le chasse buffle flamboyant d’une gigantesque locomotive noire. Réfugiée dans un coin encore intact de la pièce, son visage effrayé enfoui dans le tiède pelage de son chien, l’héritière à la clée de sol ne put qu’observer avec effarement le passage du lourd convoi aux voitures impériales, aussi précieuses que damasquinées, à quelques centimètres de ses yeux.

Il y eu une averse d’étincelle enflammées, lorsque les grosses roues d’acier, freinèrent en grinçant sur les rails. D’un coup de manivelle le mystérieux machiniste du train relacha la pression. Les pistons en arceaux se décontractèrent en gémissant sur leurs coulisses huilées, et un nuage de vapeur, parsemé ça et là de petites escarbilles de charbon noya la chambre dévastée. Enfin sur un dernier soupir lancinant la locomotive s’immobilisa complètement. Par le plafond éventré, la neige de décembre tombait doucement. Après le fracas consécutif à l’entrée du train en gare, le silence paraissait lancinant.

Le convoi était là. Tout aussi majestueux que mystérieux. Son unique phare jaunatre, ouvert à l’avant de locomotive comme l’oeil glauque d’un inquiétant dragon de fer, baignait les ombres glacées d’un halo spectral. Exepté ce feu central, aucune autre lumière ne venait à éclairer les luxueux wagons bleus marines suivant l’avant du train. De lourdes teintures d’un velours noir, si semblable au tissu recouvrant les corbillards, masquaient les fenêtres damasquinés des voitures, dissimulant aux regards extérieurs toute la vie nocturne de l’express de minuit. Sur les portes vérouillées des coursives, des numéros fantasques et désordonnés s’étiraient en courbes dorées, pour permettre aux passagers de reconnaître leurs compartiments, et ainsi de ne pas se tromper de classe pour effectuer leur voyage.

Hésitante sur la conduite à tenir, Kaprice, une main toujours crispée sur la tête de son levrier albinos se leva en tremblant sur ses jambes. Derrière elle, le manoir Ashfield sombrait doucement dans l’océan. La sirène fit quelques pas en direction du train silencieux. Enfin, une ombre souple et alerte bondit de la locomotive pour venir à sa rencontre en agitant une lanterne verdatre. Malgré l’épaisse couche de suie et de charbon recouvrant les vêtements du machiniste, la jeune femme reconnut sans mal le masque spectral d’Erik Ashfield. D’une voix de stentor, le vampire centenaire cria :

-L’express de minuit en partance pour l’heure du loup. Deux minutes d’arrêt ! Deux minutes d’arrêt. Deux passagers sont attendus.

Le masque vénitien de l’ancêtre Ashfield, se porta ensuite sur Kaprice et son chien. Il corrigea immédiatement son annonce :

-Non, en fait trois passagers attendus. Deux minutes d’arrêt ! Je rappelle que ce train sera sans escale jusqu’au prochain rêve. Il comporte des voitures couchettes et un wagon restaurant à l’avant du convoi. Pour des raisons de sécurité, il est demandé aux passagers de ne pas ouvrir les rideaux pendant toute la durée du trajet.

Debout devant le couple humain et canin, l’etrange guide, à la redingote macculée de graisse, extirpa de sa poche un petit carnet bleu, qu’il feuilleta avec fureur.

-Alors, alors...Mademoiselle Ashfield et son chien. Oui, oui parfait. Vous êtes les derniers. Vos réservations ont bien été notées.

Le levrier gronda en retroussant ses babines. Kaprice l’appaisa d’une caresse. L’homme au masque, eclairant toujours la scène avec sa lanterne verte, se tournant vers son train, claqua des doigts. La porte vitrée d’une des voiture s’ouvrit toute seule, comme par magie. D’un geste il invita la sirène interloquée à monter à bord.

-En voituuure !

Kaprice voulut demander plus de précisions à celui qui s’était improvisé chef de bord. Mais lorsqu’elle chercha des yeux le vampire masqué, elle ne trouva nulle trace de lui. Ne restaient sur le quai du manoir saccagé, que la neige qui tombait à gros flocon, le train désert et silencieux, et la porte ouverte d’un compartiment, gouffre noir ouvert sur l’obscurité, invitant la jeune femme à un très long voyage, jusqu’au bout de la nuit. Loin à l’avant des compartiments, la locomotive fit entendre un premier sifflement surraigu. Des craquements parcoururent les wagons à mesure que les maneouvres complexes du machiniste faisaient monter en pression la vapeur dans les pistons des roues. Les rails se mirent à vibrer. Un grincement d’abord diffus, puis de plus en plus fort signala que les freins de bord venaient d’être déssérés.

De nouveau sur le départ, le convoi commença à s’ébranler. Kaprice n’hésita plus. D’un bond souple, elle et son levrier, sautèrent sur le marche pied du compartiment. Sous ses pieds nus, la jeune femme eu tout loisir de voir défiler les rails et les traverses, de longs traits noirs, se détachant sur la neige, comme autant de mots sur la page blanche d’un ecrivain, qui naissaient dans le néant, pour mieux se perdre dans le néant à mesure que l’express prenait sa vitesse de croisière. Le vent glacé, sifflait sur les toits de bois et griffait les vitres. Sous sa morsure tranchante l’oppulente chevelure de la Sirène voletait en arrière, telle une splendide bannière brune, magnifique ode au voyage et à la sensualité. En claquant des dents et ne désirant pas s’attarder plus que nécessaire dans un équilibre aussi précaire, la pianiste gravit les dernières marches et referma derrière elle la porte vitrée de la voiture impériale.

Le noir. Il fallut de longues minutes à la jeune femme pour réussir à s’habituer à l’ambiance feutrée des compartiments plongés dans l’ombre. Mais bientôt à force de cligner des yeux sa vision revint. Quelques loupiottes à l’eclat pourpre, placées à intervals réguliers sur les cloisons marquetées, apportaient un peu de lumière et de châleur à l’ensemble. De sombre mais moelleuses moquettes couraient sur le sol entre les différents compartiments. Toutes les vitres étaient hermétiquement voilées par de grands rideaux de velour, qui ondulaient doucement au rythme des chaos des roues heurtant les rails. Et il y avait ce bruit omniprésent, plus réconfortant qu’agressif, de la marche régulière du train. Les soupirs de vapeur de la cheminé, les grincements des voitures, ou encore les claquements des essieux huilés, tournant rapidement sur leurs axes, pour entrainer le train vers sa mystérieuse destination.

Resserant ses bras sur sa poitrine, pour se protéger du froid qui s’insinuait sous sa simple nuisette blanche, Kaprice toujours suivie par son levrier fit quelques pas dans le couloir. Tout les compartiments qu’elle croisait à sa gauche, étaient clos, visiblement déserts et protégé des regards extérieurs par de lourdes draperies. Du peu qu’elle pouvait en constater, la sirène avait l’impression d’être la seule passagère du train. Elle avança encore, changeant de wagon, en direction de ce qu’elle estimait être l’avant du convoi.

Sur son passage un panneau doré et barroque attira son attention : «Couchettes de première classe. Prière de ne pas déranger». Un rideau avait été mal tiré, par curiosité la jeune la jeune femme appuya son front contre la vitre glacée et chercha à percer les ombres. Un couple enlacé, reposait sur les couvertures blanches d’un immense lit à badalquin. Au vu de l’état de la pièce et du couchage, la nuit avait dut être agitée pour les deux partenaires. Malheureusement pour la curiosité de la pianiste, les deux visages, féminins et masculins, demeuraient mystérieusement invisibles. Sur leur table de nuit, une petite fiole cristalline, remplie aux deux tiers d’un liquide poupre et légèremment luminescent, rougeoyait suavement dans la pénombre. Avant de se détourner pour poursuivre son exploration, la septième année, eu la surprise de remarquer que les deux amoureux étaient liés l’un à l’autre. Une courte chaîne d’argent partant du poignet de la fille, venait s’accrocher au poignet du garçon. Peu aux faites de pareilles pratiques, et bien impuissante à en deviner le sens, la Sirène haussa mollement les épaules et reprit sa marche hésitante sans plus s’attarder.

Dans un autre wagon de première classe, elle fut à nouveau arrêtée, par une splendide paire de grandes bottes talonnées noires et vernies, qui tronaient, abandonnées sur la moquette en plein milieu du couloir, juste devant un compartiment dont la porte écaillée était frappée d’un blason au dragon d’ombre. Kaprice et son levrier se regardèrent. La jeune femme frissonna, il faisait si froid. Sans reflechir, sa main aux ongles scintillant vint se poser sur la poignée et elle tira la porte à coulisse. Une bouffée de tabac, mêlée à de précieux parfums capiteux assailla ses narrines. Cinq voyageurs étaient déjà présent. Le regard de Kaprice courut sur leurs visages sans vraiment les reconnaître. Il y avait deux grandes brunes assises l’une en face de l’autre, si semblable en leurs majestueuses beautés qu’elles auraient pu passer pour des soeurs jumelles, ou une mère et sa fille, qu’on aurait figé pour l’éternité dans la même jeunesse flamboyante. Elles portaient toutes les deux les mêmes tenues martiales et moulantes. Heureusement quelques petits détails dans l’habillement ou la posture permettaient encore de les différencier. Celle de gauche, le dos au sens de la marche, avait ainsi oté ses bottes - surement la paire à l’extérieur du couloir - et les jambes étendues sur la banquette lui faisant face elle fumait pensivement. A l’inverse, sa compagne était plus élégamment assise dans le sens de la marche, et la tête appuyée contre un coussin bleu, paraissait somnoler. Tendrement lové contre elle, un garçon à la triste élégance, lui parfaitement éveillé, remplissait des pages et des pages d’un petit carnet bleu grand ouvert sur ses genoux. Enfin a leur pied, une petite fille à la roche déchirée et trempée, un nénuphar dans ses boucles délicates, s’amusait à taquiner le cinquième passager de la pièce, un énorme ours, dont le pelage brûlé et déchiqueté laissait sous entendre qu’il n’avait pas dut avoir une existence facile.

D’une voix appeurée Kaprice demanda doucement :

-Excusez moi, il reste de la place ? Je peux m’installer avec vous ?

Seule la grande brune, à la cigarette allumée, tourna la tête vers l’importune. La cinglant du dédain de ses prunelles félines et bleutées, elle rétorqua froidement en soufflant la fumée par le nez.

-Non. Nous somme complets. Dégage.

La sirène voulut rétorquer, mais son levrier albinos visiblement mal à l’aise, la poussa de sa truffe humide pour l’inviter à passer son chemin. Pestant contre tant d’impolitesse, Kaprice claqua violemment la porte sur l’étrange famille, et tout en donnant un coup de pieds rageurs dans les bottes abandonnées, reprit son exploration de l’express de minuit.

Ses pas frigorifiés l’amenèrent à parcourir de nombreux wagons. Sur son passage elle vit tant de choses, et pourtant si peu marquèrent son esprit. Toujours, en dépit des ombres qui la bousculait, elle avait l’impression de se mouvoir dans un traîn fantôme. Un etrange véhicule désert et bruyant qui l’entrainait dans une course folle, au travers de mystérieuses contrées, sur lesquelles il était interdit d’écarter les rideaux. A dire vrai, sans ce froid mordant qui passait sans difficulté le fragile tissu recouvrant sa peau, la Sirène aurait pu apprécier le voyage. Mais voilà seule, rejettée de toutes part, elle n’arrivait pas à se faire à sa situation. Tout ces compartiments vides, et pas un seul pourtant qui semblait vouloir l’acceuillir cela en devenait frustrant, presque insultant.

Sans le vouloir et toute à ses pensées, elle finit par bousculer un élégant gentleman qui appuyé contre une cloison tirait pensivement sur une immense pipe d’écume. L’outragé souriant dans sa barbe blanche et broussailleuse poussa une exclamation indignée :

-Et bien mademoiselle Ashfield ! Faites plus attention où je me verrais contraint de retirer des points à Serpentard !

Kaprice sursauta en reconnaissant un peu tardivement Moloch Harris, l’inquiétant loup garou qui dirigeait la maison vipérine. Le vieillard la déshabilla du regard sans aucune vergogne, visiblement très critique quand à la nuisette inadaptée de l’étudiante.

-En voilà une tenue pour voyager Mademoiselle Ashfield. A l’avenir vous me ferez le plaisir de prendre le train de manière plus convenable. Vous n’êtes pas dans le lit de votre petit frère que je sache.

Soumise et ne sachant plus trop quoi penser de tout cela, Kaprice se contenta d’acquiescer mollement de la tête. Visiblement satisfait par l’air contrit de son élève, le professeur de magie noire, enchaina en tendant son bras, vers un autre vieillard barbu, qui appuyé de l’autre côté du couloir, fumait lui aussi la pipe en parfait gentleman.

-Mais permettez très chère Kaprice que je vous présente mon vieil ami, feu l’auror Hubert Farrows. Lui et moi par le passé, avons eu des mots, mais voyez vous la magie des voyages à bord du Midnight express, est telle que nous somme finalement découvert une foule de points communs.

L’interessé, à la longue et soyeuse barbe blanche, souffla de sa bouche un oiseau de fumée qui s’envola au travers d’une cloison. Puis avec des précautions de gentleman, il fit un baise main à la jeune étudiante encore toute interloquée. Enfin il prit la parole, d’une voix grave mais terriblement douce :

-Kaprice Ashfield...Oui ce cher Moloch m’a beaucoup parlé de vous. Saviez vous que votre frère et vous, comptaient parmi ses étudiants favoris ?

La sirène se contenta de sourire poliment au compliment, un peu empruntée au milieu de cette paire d’augustes vieillards. Le directeur de serpentard reprit :

-Mais prenez donc mon manteau mademoiselle, vous me faites froid, ainsi peu vêtue.

-Non merci professeur. Je vous remercie, mais je suis très bien comme ça.

Ce fut au tour du veillard d’hausser les épaules tout en adressant un sourire à son complice.

-Comme vous voudrez jeune fille.

-Par contre professeur, je crois que je me suis un peu perdue. Pourriez vous, s’il vous plaît m’indiquer la direction du wagon restaurant ?

Moloch Harris étendit son bras en direction de l’avant du wagon.

-Oh rien de plus facile à cela Mademoiselle Ashfield, vous n’avez qu’à poursuivre en direction de la locomotive. Je crois bien que c’est le dernier wagon. Ils y servent d’ailleurs d’exellentes viandes crues...

Remerciant son directeur d’un petit signe de tête, Kaprice prit poliment congés des deux gentlemans, et toujours suivie par son chien, poursuivi sa route en direction de la tête de train.

(...)

Il faisait bon dans le restaurant du Midnight Express, à dire vrai bien meilleur que dans tout le reste du train. Un grand lustre de cristal suspendu au plafond, dispensait une agréable lumière tremblante et dansante. Sur une estrade, un couple de musiciens, une pianiste et un violoniste, égrenaient quelques discrète, contribuant ainsi à rendre l’ambiance encore plus douce, plus feutrée. Presque romantique. Toutes les tables de la salle - exceptée une - étaient vides. Sur leurs nappes de dentelle blanche, les couverts d’argent scintillaient ; alors que les assiettes de porcelaine pour la plupart frappées aux blasons de grandes familles disparues, brillaient d’un éclat mat et raffiné. A l’extérieur, en bruit de fond, comme pour mieux rappeler aux convives qu’ils étaient partis pour un très long voyage, on entendait résonner le régulier chaos des roues du train heurtant les rails, et les longs et puissant sifflement de la locomotive infernale.

Kaprice se détendit en refermant la porte derrière elle rassurée et confortée par la chaleur acceuillante de l’endroit. Son regard glissa sur l’étrange décor, effleura les rideaux voilant les grandes baies vitrées, contourna les sièges vides, et s’arrêta finalement sur la dernière table, au centre du restaurant. Pride, d’une élégance austère et toute aristocratique, y avait pris place. Le garçon parcourait des yeux une pile de lettres posées à côté de son assiette. Ses gestes étaient réguliers, souples, presque répétitifs. Il attrapait un feuillet d’une main, à sa droite, le lisait en quelques secondes, puis le roulait en boule et le jetait au sol, à sa gauche, sans plus y prêter attention. La liasse était immense. Et malgré toute sa concentration, il ne paraissait pas près d’en venir à bout. La sirène dont la légère tenue paraissait affreusement déplacée au milieu de pareille luxe victorien, fit quelques pas en direction de son petit frère, mue par l’espoir d’interrompre son étude et d’attirer son attention. Mais ses pieds nus s’enfonçaient en silence dans l’épaisse moquette, et peu importe l’endroit où elle se trouvait, elle paraissait toujours dans l’ombre ; complètement impuissante à éveiller l’intérêt de sa chair et de son sang.

Finalement, avec plus de discrétion qu’une fantôme, elle se retrouva à quelques centimètres de la table. Tirant la chaise, faisant à face à Pride, elle s’assit en souriant. Le lévrier comme à son habitude, se faufila entre les jambes des deux héritiers et se coucha en baillant sous la nappe. Le garçon leva brièvement les yeux de ses lettres, toisa froidement Kaprice, puis replongea dans ses pensées et sa lecture. La jeune femme en fut peinée. Une petite moue sur les lèvres elle demanda doucement :

-Bonsoir chaton. Comment se passe ton voyage ?
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MessageSujet: Re: Midnight Express [Pridounet]   Jeu 9 Fév - 15:12

Monsieur... Monsieur...

Murmures intempestifs d'un orage ayant investi les lieux de ma chambres, je sombrais, enfoui dans les ténèbres asphyxiants de draps trop adultères. Un lit, zone de tourmente à mon être, qui écartelé par des Charybdes ou des Scyllas toujours plus voraces, s'acharnait à m'étouffer autant qu'à me réveiller. Je hurlais en silence, taisant dans ma tête les soupirs damnés de mes colères internes, tandis que sous mes paupières s'agitaient les prémices viscérales des rêves éveillés.

Monsieur... Monsieur...!

Exclamation intégrée à des souffles plus puissants, près de mon lobe, quelque part, immatériels, j'ouvrais alors les yeux, rompu par cette fatigue exhaustivement alourdie sur mes yeux, par mon regard. Silence et ténèbres. Noyé dans la rancœur de la nuit pré dominante des lieux, ma chambre, balayée par le souffle du vent, je devinais la fenêtre ouverte. Quelle erreur.

Monsieur.

Fulgurance effrontée du destin et de l'inconscient dans une alchimie croisée, froufrou explosé; je laissais place à un corps animal, feulant, tandis que les gonflements encore aériens de mon ancien vêtement retombait sur le lit. Près de ma mâchoire ouverte, la gorge de Luthier, palpitante dans son orgueil de créature magique. Intemporalité secondaire, mes prunelles dévorantes divisées par la pupilles de chat. De ce dernier, cependant, je n'avait que la réactivité et peut être le sourire trop persistant de Chess. Luthier frémit, abandonné à mon bon vouloir. Je reculais, tranquille renard de poche, Maître incontesté de la Maison Ashfield. Orgueil et préjudices, Pride Ashfield revêtait ces derniers temps une expression au masque trop immuable pour que je me reconnaisse si innocent. Luthier descendit du lit, serviteur blasé par les longues années de servitude, et alla s'incliner, pieu de ses devoirs.

« Monsieur… voici le courrier. »

Ondulation de la peau et du corps, j'étirais un organisme modulable à volonté, claquant l'omnipotence d'une colonne trop rigide dans une position moqueuse. LEs moustaches disparurent, remplacées par les courbes de mon sourire, et du bout des doigts; je caressais le crâne doucereux du serviteur laid. Humble créature, rêvant de se venger, en mordant le fruit Ashfield, je connaissais les désirs de son coeur, et régnais sur ses fantasmes, en me faisant un peu plus monstrueux avec lui, chaque jours. Haïs moi, créature, haïs moi, pour que j'ai encore plus de plaisir à te persécuter.

Déchirement insatiable du contact des mains, je récupérais entre mes doigts les lettres. La surface poreuse et végétale se dépliait sous mes phalanges habiles, quand je relevais le regard sur Luthier, chassant d'un bref mouvement de nuque le gêne de mes mèches.

« Donne moi de la lumière. Je ne vois pas ce qui est écrit. Il fait si noir… »

Inclinement moqueur, pour moi et pour lui, il s'écarta du lit, tendre araignée, pour aller s'approcher d'une certaine source future de lumière. Je reposais mes yeux sur le papier, cherchant à deviner quels mots pouvaient se grimer derrière ces entrelacs dantesque. Mes paupières se plissèrent, lorsque le hâlo aveugle d'une profonde étincelle vint à contre jour. Je relevais les yeux, cherchant à deviner d'où provenait cela, prêt à exploser une colère amusée contre l'indélicatesse de Luthier. Ce dernier, aussi invisible que le reste, ne répondit pas à mon appel. Attitude figée, je restais une seconde immobile, puis mû par le besoin de savoir, tout aussi grandiloquent que ma fierté, je repoussais les draps, m'emparant de la totalité des lettres, me dirigeant vers cette lumière trop puissante.

(...)

Parements volage, mon corps frêle et pernicieux pour le rang que j'occupais était recouvert d'une unique chemise longue et noire, ancien vêtement d’apparat de Père. Mèches rebroussées vers l'arrière dans un mouvement de la main distrait, je devais ressembler à ces enfants perdus dans leur imagination, effaré par la vision que m'offrait l'énorme locomotive me faisant face. Hémicentre fatal à ma raison; le gigantesque phare blanc, coeur lumineux de l'engin explosant les particules de fumées devant, dans des spirales ondulées. Je voyais se presser la poussière et la vapeur, dans un ensemble mystérieux, aussi attirant qu'effrayant. Le train était dans ma chambre. Je tournais les yeux. Y étais-je encore? Je ne voyais plus, la rétine brisée par la puissance de la lumière blanche, tandis que le ronron profond du moteur m'empêchait toute perception de bruits familiers au Manoir. J'étais contemplation brute devant un engin infernal. Je doutais. Si je pénétrais dans les voitures rouges et sombres; irais-je en Enfer? Je ne le savais plus, incapable de me concentrer sur ce qui appartenait à "hier". Je me détournais. Ombres allongées par la violence du faisceau, je violais le sol par ma présence sur ce dernier. PAs après pas, contournant la locomotive, admirais ses façades rutilantes. Fenêtres fermées, rideaux tirés; l'intérieur m'attirait. J'avisais un homme en casquette. Il me salua, et sans mot dire, me dirigeais vers le hauvant d'une marche offerte à mes foulées. L'homme, crieur d'une phrase si célèbre, si légendaire, si énigmatique, m'indiqua ma voiture. M'y accompagna. Me fit pénétrer. Et m'abandonnais à la découverte d'un monde plongé dans l'intérieur de la voiture impériale. Un monde irréel. Le couloir s'étendait devant moi, faisant fi de ma présence sur son sol, m'offrant simplement de le découvrir, de le fouler, de jouir de cette vision improbable. J'avançais, sidéré, les lettres en mains.

Longeant les compartiments, je balayais des yeux les serrures défilantes. En notais une ouverte. Suspension du souffle, j'accélerais mon allure, m'en approchant, ouvrais la porte. Silence dans mon coeur, dans mes yeux et sur mon visage. Je les dévisageais, mes doigts crispés sur le bouton de la porte, collés entre eux par la même pression broyant ma poitrine. J'étudiais l'ours, j'étudiais les amazones sombres, j'étudiais l'enfant, mais j'étudiais surtout lui. Ses yeux, la courbe de sa gorge, le regard, lointain, mais pourtant emprisonné dans les courbes de deux yeux faits pour souligner une présence charismatique, ses cheveux, ses doigts, et les pages crissant sous ses doigts. Ils tournèrent leurs visages, mais je ne parvenais pas à relever les yeux. Je ne parvenais pas à décrocher mon regard, même quand le sien s'imposa à mes yeux, brutal et distant. Où avais-je déjà vu ce carnet bleu?

Où?

« Monsieur Ashfield? »

Claquement de la porte. Moloch Harris, derrière moi. Je sentais encore la violence du mouvement de la porte refermée par mes soins. Incapable de soutenir le regard, j'avais fuit. Le Loup-garou m'étudiait, décalé dans cet endroit. Je le dépassais aussitôt, ignorant son regard. Je n'en avais plus rien à faire, désormais. Ne m'importait plus que la résolution de cette énigme. Je savais que j'avais déjà vu ce carnet bleu quelque part. Où? Où? Où? ! Saccades de mon coeur et de mon souffle; je me mis à courir, enfant presque oublié, bondissant en avant, ignorant les appels noyés dans le lointain du vieil homme. Je devais trouver. Les portes s'ouvraient sous mes doigts, et je traversais une ligne droite, en avant dans un train qui roulait, me donnant l'impression de courir sur place. Courir très vite. Trop vite. Pour rien. Je ne parvenais plus à me rappeller.

Poumons en feu, fouille hérétique, presque acharnée, je lisais. Je lisais sans comprendre les mots d'un Père. Lequel? Je ne parvenais plus à me souvenir de son visage, tandis que sous mes yeux hallucinés par l'incendie de mon regard, et de ma tête, j'arrachais à chaque ligne leur sens futile. Ils ne m'intéressaient pas. Je ne me concentrais pas; je n'y arrivais plus, tandis que sous mes pieds, balancés dans le vide, le ronronnement des machines. Elles se froissaient sous mes doigts, brisées par ma colère. Je n'écoutais plus, ne respirais plus; de ce fait, je me rendais aveugle de mes sens, leurré par la violence de mes touments. J'oubliais ce pourquoi j'étais ici, prince solitaire d'un endroit dont la localisation m'importait peu. J'étais assis, j'avais une chaise, et je projetais mon ombre sur un monde fantasmagorique et exalté par l'absence de renseignements. Bascules irrégulières, de temps en temps, le léger vacillement du wagon restaurant me faisait relever mon regard sur les fresques spectrales de lumière venant border les murs, créées par les déplacements du train. Je ne m'y intéressais pas, plongé dans l'idée que tout ceci était logique. Cela l'était. Forcément. Père me parlait, de sa voix travaillée et grave, son odeur, ses contacts, la texture de ses vêtements, ses déplacements. Une seconde, ou bien une heure, il fut là, tandis que je lisais les lettres. Peut être, avais-je songé, le carnet bleu se trouverait-il dans les lignes? J'y lisais des choses étranges, et parfois, le nom de Kaprice était trop cité pour que je ne le remarque pas. Mais dès que j'achevais la lecture d'une lettre, son sens, et sa compréhension en devenait floue, tandis que je la froissais. Dès que mes yeux se posaient sur une nouvelle feuille, j'en oubliais le sens. Cercle vicieux, dont je commençais à prendre conscience, lorsqu'une présence contre mes jambes vint troubler l'eau noire dans laquelle je m'étais noyé. La voix, presque lointaine, presque oubliée, me fit relever les yeux. Je découvrais Kaprice comme si c'était la première fois.

-Bonsoir chaton. Comment se passe ton voyage ?

Silence de quelques secondes, je focalisais mon attention sur les mots acérées d'une main venant déchirer le papier, puis asséchant jusqu'à sa dernière syllabe la compréhension inutile de la lettre, je relevais mes yeux, souriant.

« Il y a quelque chose que j'ai oublié. Je ne parviens pas à... Kaprice, que fais-tu vraiment là, au fait? Est-ce que tu vas bien? »


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MessageSujet: Re: Midnight Express [Pridounet]   Dim 25 Mar - 1:42

[Un peu rouillée ; pardon pour l'attente.]

Tel le coup de plume de quelque écrivain enragé, l’Express de Minuit, déchirait la blancheur virginale de l’hiver. Les rails noirs courant sur les plaines floconneuses, traçaient des lignes et des croisillons d’encre, sur les étendues infinies d’un grand livre de blizzard. Et sur ces mêmes repères droits, agressifs, le convoi venait ensuite, le temps d’un sifflement de fumée, déposer quelques mots d’ombres. D’abord simple voyelles de traverses, puis phrases de ballast, et enfin paragraphes de wagons, de roues et d’arceaux, les différents chapitres d’une improbable histoire prenaient forme dans cet enfer austral. Ainsi fonctionnait la magie du train, ce vecteur de légendes, qui de son rythme tour à tour élancé comme un cheval de fer le mors au dent, ou plus appaisé comme une monture au petit trot, s’echinait à conter à ses lecteurs endormis, le récital de ses multiples voyageurs ; qui enfermés dans le fuseau de ce stylo à vapeur, se comportaient en conciliant personnages romanesques, tout soumis au bon vouloir d’une pointe d’inspiration en forme de chasse buffle d’acier.

Etrangère à ces métaphores charbonneuses l’entrainant à toute vapeur sur son chemin d’encre, la belle Kaprice Ashfield, assise face à son petit frère adoré, se laissait bercer par les cahots du train et les notes discrètes jaillissant du couple de musicien. Au plafond, le lustre de cristal, au bout duquel pendait de longues larmes translucides, faisait la conversation, à force de petits tintements. La salle du restaurant, tout en marqueteries et en oppulentes moquettes était presque vide, pourtant, même les paupières mi-closes et fixées sur son vis à vis, la jeune femme se sentait jugée et surveillée par une foule de spectateurs aussi indiscrets qu’invisibles. Le poid de ces regards spectraux la dévisageant sans vergone, pouvait d’ailleurs expliquer son indolence surjouée. Puisque si, en son fort intérieur, la Sirène ne rêvait que d’abattre le petit mètre de nappe dentellée la séparant de son âme soeur pour ensuite serrer Pride sur son coeur, elle n’osait pas bouger, clouée les fesses sur le coussin de sa chaise, a craindre qu’un geste trop brusque de sa part, ne vienne à briser la paix relative du moment.

Le silence directement consécutif à la replique sous forme de questionnement de l’héritier Ashfield, était depuis longtemps retombé sur la scène du couple fraternel attablé. Mais les mots, prononcés, eux ne mourraient pas. En chauve souris de lettres, ils continuaient à tournoyer silencieusement dans l’air, juste au dessus de Kaprice. Parfois au grès d’une pensé confuse, elle s’amusait à en attraper une petite partie, qu’elle glissait ensuite dans le conduit de son oreille, pour en écouter encore une fois les sonorités intrigantes, avant de s’essayer à batir une réponse appropriée aux doutes du garçon. Mais toutes ces paroles à venir, qui quoique parfaitement enfantées dans le secret de son âme, auraient déjà pu venir réconforter le petit prince, la belle brune refusait encore de leur ouvrir les portes de ses lèvres, pour leur donner une consistance plus matérielle. Il fallait dire, que le brillant esprit lui faisant face, s’interrogeait un peu trop dangereusement pour la légereté revendiquée de la Sirène. Son mutisme aux abois, parlait d’oubli, de logique et de raison. Tant de concept, que la pianiste à la clée de sol tatouée, aurait voulu repousser loin, très loin de cette nuit délirante pour se contenter d’une simple etreinte, sans lendemain.

Ce qu’elle faisait là ? La jeune femme aurait bien été en peine de l’expliquer à sa tendre âme soeur. L’Express de Minuit, était entré dans sa chambre à toute vapeur, crissant et crachotant pour sa plus grande frayeur, tout en emportant sous ses roues les ombres ingrates du manoir Ashfield. Lorsque le machiniste avait ouvert la porte du compartiment 23 pour l’inviter à se joindre à ce périple onirique, elle n’avait pas hésité une seule seconde. Après tout, Pride était déjà à bord ; et plus rien ne la retenait en arrière. Que laissait elle dans les ruines de sa demeure dévastée par la charge du monstre de fer ? Des souvenirs, deux ou trois possessions matérielles, et surtout, un cortège de disputes, de conflits et d’ennuis, qu’elle s’était faite une joie de regarder décroitre sur le quai désert de son départ. N’importe qui, soumis à sa place, à la tentation d’un nouveau départ, avec pour but de laisser mourir le passé derrière soi, aurait sûrement fait de même. Oui, Kaprice en était sure, en montant dans ce train, seulement sur l’impulsion de son instinct, et à peine rêvetue du voile vaporeux de son âme mise à nue et délestée de ses habituels troubles, elle avait pris la bonne décision. Il ne tenait dès lors, plus à son tendre Pride, que d’éviter de gâcher la douceur de cette évasion, par des doutes trop intrusifs.

Par trois fois, et aux trois questions de l’héritier Ashfield, les prunelles incandescentes de la volage Siffleuse, s’étaient portées sur la pile d’enveloppes jaunies, tronant sur la blancheur de la nappe. Oh, les coups d’oeils avaient été furtifs, seulement automatique, et s’étaient toujours bien vite retirés, comme piqués par les pointes acérées, des lettres penchées, et agressives, dévorant l’épais et mystérieux velin. Mais tout aussi bref qu’avaient pu être ces clignements instinctifs, ils n’en accusaient pas moins, avec tout l’inébranlable aplomb de quelque tribunal mystique, la rusée Serpentarde, de détenir dans le chaos de ses pensées, les premiers fils d’or, capable de dénouer l’écheveau des questions de son petit frère. Certes, Kaprice n’était pas en mesure d’encore deviner, ce que contenaient ces lettres, seulement, elle savait que la plupart des réponses à cette nuit d’illogisme apparent, reposaient, bien sagement entremêlées les unes aux autres, à à peine une poignée de centimètres des doigts déliés du plus félin des sorcier. Plus que le souvenir de les avoir déjà lues, dans des temps tellement éloignés qu’il paraissaient complètement embrumé à la brune échevelée, elle s’appuyait surtout sur le glas alarmé de son instinct de survie paniqué rien qu’à la vue de ces simples morceaux de papier, pour redoubler d’efforts à la seule fin de ne pas attirer l’attention du chaton, sur ces fameux ecrits.

Le silence entre eux, devenait bien trop épais pour ne pas se charger insidieusement de défiance. Aussi, la pianiste, prit enfin sur elle, de sculpter sur ses traits délicats le plus joli des sourire. En actrice confirmée, elle laissa d’abord ses songeuses inquiétudes, se faire papillonnement de cils gracile, puis elle relacha ensuite la tension dubitative de ses lèvres nues, en un baiser mimé et tout adressé, canaille et tentateur, à l’attention curieuse du bel ange brun, la toisant. Elle devait absolument parvenir à fixer sur elle, la moindre pensée, la plus fragile émotion de Pride par un envoutant jeu de minauderie, afin que tout occupé à son hypnotique obsession, il en arrive à se détourner complètement des lettres si dangereuses. Oh, Kaprice ressentit bien au début, une piqure de culpabilité à essayer ainsi ses propre charmes sur son innocent vis à vis, mais bien vite elle fut la première à se prendre à son propre jeu. Il y avait quelque chose de grisant, presque une forme de défi, à essayer de surprendre et de déconcentrer, une fois encore, l’être qui vous connaissait le plus au monde.

-Oh mon ange, ne t’inquiète pas. Je suis là avec toi. Oublie ces futiles tracasseries... Que pourrait il y avoir de plus important, que de nous savoir réunis ?

Toute à ces paroles enchanteresse, la jolie pianiste secoua les jambes pour chasser le pauvre levrier albinos qui avait trouvé place sous la table. Avec une confusion, maladroite et accidentelle tout ce qu’il y avait de plus délicieusement feinte, elle cogna d’abord de son pied nu, dans la cheville du garçon. Le geste avait été calculé pour ne pas être trop douloureux, seulement surprenant et troublant, avec ce contact physique inattendu. Le haut de son corps visible au dessus de la table, réagit ensuite de la manière la plus ingénue possible et elle accompagna la légère souffrance de Pride d’un sourire contrit.

-Je suis vraiment désolée chaton. Quelle maladroite je fait ! Mais c’est de ta faute, aussi, tu me trouble avec tes questions et tes longs silences.

Le sourire de Kaprice s’effaça comme par magie, pour ne plus laisser sur son beau visage que l’ombre d’une tendre tristesse. La Naïade le savait, si face à la presque candeur de son délicieux vis à vis, son esprit était parfois pris en défaut par les éclats d’une âme plus rigoureuse que la sienne, son corps de femme, lui restait son meilleur atout. Même l’intelligence la plus imperturbable, était obligée de céder et de se détourner des voies de la réflexion, lorsqu’elle était confrontées aux grâces élancées, aux ombres décolletées, et aux mystères étalés, d’une jeunesse au pinacle de ses charmes. Du moins était ce, ce que pensa la sirène, lorsque toujours de son pied nu, elle retourna caresser le plus innocemment possible la jambe de son petit frère, là où elle venait de le cogner. Oh, ce n’était en rien un jeu de séduction n’est ce pas ? Simplement la tendresse guérisseuse, d’une douce et adorable grande soeur, qui cherchait à effacer par la douceur de son geste tout le mal que sa maladresse avait pu causer.

Mais le plus grand danger d’une hypocrisie bien trop menée, était de se laisser prendre sois même, aux rets du filets d’illusions que l’on avait mis tant de temps à tisser. Ce qui pour Kaprice avait été conçu comme un froid calcul visant seulement à troubler Pride afin de lui subtiliser en douceur, la pile des lettres cachetées, se transforma bien vite en quelque chose de plus intime et de plus profond. Et alors que sa propre main satinée, rampait lascivement sur la table, tout en cherchant à se dissimuler dans l’ombre de verres à pieds, ou en se tortillant pour éviter les pièges de quelques fourchettes aux pointes apparentes, avec l’unique volonté de planter des ongles malveillant, dans les parchemins tant désirés, l’ombrageuse Siffleuse, se surprit à oublier ses objectifs premiers, pour ne plus se soucier que de lire sur le visage de son frère, les effets plaisant ou déplaisant de ses caresses. Lâchés par la déconcentration d’une volonté, plus occupée à savourer le plaisir d’un contact charnel licencieux, qu’à leur donner des directives, les doigts élégants, se mirent du coup à dériver, livrés à eux à même, sur la nappe jusqu’à finir par rencontrer le socle d’argent d’un romantique chandelier d’argent, qu’ils renversèrent.

Rien n’étant ordinaire dans le Midnight express, les chandelles qui auraient du simplement s’éteindre dans leur chute, mirent au contraire le feu à la table. L’improbable brasier, si semblable au souffle ardent d’un dragon, prit en l’espace d’un soupir désolé de Kaprice, des proportions gargantuesques. Une gigantesque boule orangée, aux contours palpitant, atteignant son ampleur à partir d’un petit noyau de flammèches tourbillonnantes, se métamorphosa depuis la nappe, en un grand soleil instable. L’énergie accumulée, sous les yeux de la sirène effarée, atteignit rapidement son point de rupture, et d’un seul coup, l’étoile de l’incendie explosa, comme tranchée en deux par la lame de quelque couteau de cuisine. Deux grandes langues volcanique, aux rayons chauffés à blanc, s’élancèrent alors des parois de la sphère, pour élever sur toute la largeur du compartiment, et entre les deux héritiers une infranchissable paroi de lumière et de flammes. Repoussée de sa chaise, la Sirène n’eu que le temps de pousser un cri de frayeur avant de voir son frère et les lettres, disparaître, masqués à sa vue, par l’écran écarlate.

-Pride ! Mon Coeur !

Le hurlement desespéré de la Sirène se perdit dans le grondement du brasier. Une main devant le visage pour se protéger de la chaleur, elle tenta ensuite, la tête penchée vers les flammes, d’écouter à son tour la réponse de son petit frère. Mais dans le compartiment soudainement devenu la proie de l’incendie, ne résonnaient plus que les injures de l’incendie. Kaprice n’hésita pas. Elle plongea dans le feu.

(...)

...n’écoute pas ta soeur, elle n’attire sur nous que ruines et dévastations...

A défaut de gros nuages de fumée noire, l’incendie ravageant le restaurant, dégorgeait pour toutes nuées ardentes, de simple phrases de vapeur d’encre. Ces dernières tellement visible en sombre sur toile d’orangé, flottaient paisiblement parmi les crêtes incandescentes, à peine dérangées ou désordonnées, par les explosions successives ebranlant la salle ravagée. De sa position, précaire, à quatre pattes sur la table menant à Pride, au plus fort du brasier, Kaprice n’avait pas le temps de prêter attention aux petits volatiles de mots et de lettres, qui arrachés aux parchemins consumés, voletaient tout autour d’elle. Non, elle était plutôt occupée, à chercher à percer le feu de son regard fauve avec l’espoir d’apercevoir une ombre, une silhouette, qui lui indiquerait que l’enfant chéri, n’était pas mort dans l’explosion initiale.

...c’est fini pour moi mon fils. Cette prison dans laquelle ta soeur m’a enfermé est en train de me tuer. Bientôt, très bientôt tu seras seul. Pardon, je m’en...

L’accusation écrite du père, passa devant les yeux de la Sirène. Cette dernière la repoussa, d’une simple tape de la main, comme on pourrait éloigner d’une pensée menteuse, tout le poids d’horrible remords. Ce n’était d’ailleurs pas la seule phrase à fendre l’air. Non elles étaient nombreuses, très nombreuses, à profiter de la catastrophe pour s’arracher à leur cage de papier pour soudainement reprendre vie, et s’élancer vers les plafonds, en declamant gaiement, leurs messages plus ou moins embrouillés. Mais malheureusement pour les destinataires de ces paroles oubliées, la plupart des paragraphes furent avalés par un courant d’air de blizzard, lorsqu’une paroi calcifiée par la chaleur, se désintégra soudainement sur l’hiver extérieur, en une pluie d’étincelles et d’éscarbilles rougeoyantes.

...Pride mon fils, pourquoi ne m’ecris tu jamais ? Quel mal ai je pu te faire, pour que tu refuse à un prisonnier le soulagement de parcourir, des lettres ecrites par une main aimée ...

Fort heureusement pour Kaprice tout ces déchaînement de chaleur ne l’atteignaient que peu. En effet, malgré la faible protection que pouvait lui assurer sa petite nuisette vaporeuse, les flammes écarlates, paraissaient lécher son corps, sans y laisser la moindre marque. La fumée de mots, elle par contre, n’était pas arrêtée par les étranges conditions du décor onirique. Une à une les phrases que la belle, cherchait pourtant à chasser de devant elle à grand moulinets de bras, finissaient par s’imprimer sur son épiderme, en lettres brûlées et cendrées. A la faveur de l’incendie, on pouvait ainsi distinguer l’héritière prise dans le creuset du restaurant transformé en gigantesque forge Héphaïstique, se changer doucement en missive humaine. Et lentement, et comme dans quelque conte moralisateur, prônant une rédemption absolue pour se purifier de ses pêchés, la sulfureuse pianiste obnubilée par la passion pour son frère, à mesure qu’elle progressait à quatre pattes en direction du bout de la table, se recouvrait doucement, des symboles coupables de ses trahisons passées.

...il est une chose que je voulais te dire Fils. Sache que jamais l’amour ou la tendresse que tu peux éprouver à l’égard de Kaprice, ne seront assez fort pour te permettre de défendre ton héritage, mon héritage de son ambition. Seule la force te sauvera de...

Enfin ! L’autre côté du mur de flamme. Levant la tête, ses mèches folles agitées par les rugissements de l’incendie, Kaprice juchée sur sa table, contempla Pride, qui debout paraissait venir lui aussi à sa rencontre. Mais la pauvre Siffleuse n’eu pas le temps de se réjouir. Son oreille habituée à discerner les plus infimes vibrations du piano, perçut le grésillement d’un souffle dantesque inspirant pour mieux se contracter. Le danger pour elle et son petit frère s’imposa brusquement à son esprit. A nouveau, détendant ses cuisses fuselées - et désormais couvertes de mots au goût de cendre - elle bondit de tout son poids sur le garçon pour le déséquilibrer et le faire tomber en arrière. Couchée sur lui, pour faire barrière de son corps à la fureur du drame, elle sentit le souffle d’une colossale explosion achevant de pulvériser le wagon, lui griffer le dos. Une pluie de débris et de mots projetés dans les airs, passa au dessus des deux héritiers lovés sur le sol, et cramponnés l’un à l’autre, sans heureusement parvenir à les blesser.

Enfin faute de combustible le plus gros l’incendie s’etouffa de lui même. Les cendres grises et volatiles projetées dans les cieux par les divers souffles, retombèrent sur le sol en une averse molle et continue. Kaprice, qui jusque là avait gardé la tête enfouie dans le cou de Pride se secoua doucement, en adressant un sourire à l’ange brun couché sous elle :

-On l’a echappé belle, chaton...

Mais sur son corps intact et dénudé, les phrases du Père s’enroulaient toujours. Noires, en désordre, mais aussi assassines que la marque de Caïn.
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MessageSujet: Re: Midnight Express [Pridounet]   Sam 31 Mar - 12:50

« Sharrus rimemoram. »


La paix relative du moment, qui comme un châle, s'était abattu en silence sur nos deux êtres, plongeant les lieux dans un mysticisme absolu. Le roulement ronron des moteurs sous nos pieds avait laissé place à la dureté de trônes de pierres, nous accueillants, bancals dans leurs intemporalité. Un souvenir énorme et intense qui venait défigurer la réalité dans un ricanement me plongeant dans des torpeurs m'étant étrangères. Je naviguais dans un oxygène vieilli par les ans, couché sur les flots des mots à peine taris par la plume qui les avaient lacérés. Je cherchais des yeux ce qui m'accrochaient encore à Kaprice, dans cette anachronisme inversé, ne trouvant rien d'autre que des lettres étalées devant moi. Par centaines, des parchemins qui se multipliaient, alors que je cherchais à m'en saisir, pour comprendre l'essence même de la situation. Je n'étais plus... Peut-être avais-je été ? Ces questions-là tournaient dans ma tête avec une ardeur folle, et je percevais, au milieu du chaos de ma tête ; la voie de secours.
La raison de la folie sur la raison. Je m'en saisissais à pleine main, quand résonnèrent les mots ultimes de mon enchaînement. Une prison d'amour, que je ne pouvait réfuter, en dépit de la violence des actes passés. Je me devais d'oublier, hurlait ma tête.

« Oh mon ange, ne t’inquiète pas. Je suis là avec toi. Oublie ces futiles tracasseries... Que pourrait il y avoir de plus important, que de nous savoir réunis ? »

Intemporalité certaine, je penchais la tête, pour mieux la dévisager, mieux la voir, mieux la comprendre. Mes yeux bruns perdus sur son visage, je me laissais aller à une rêverie hantée par les fantasmes secrets de la chair, à peine perturbé par ces bouleversement immoraux de mon esprit.

Et...

Une colère pourtant intense, qui me faisait détourner les yeux d'elle, pour me concentrer sur les feuilles. Du bout des doigts, virtuose animé de sa rage inspirée, j'attrapais une lettre, et sans m'y attacher, reconnaissais l'écriture mordante de l'homme qui m'avait fait naître. Ignorant l'obstacle composé par le sceau : déchirant du bout de l'ongle la clé de sol, entrelacs massif de cire et d'arabesque. Les mots, comme des oiseaux, vinrent perforer mes yeux.

Je lisais, sans comprendre, les descriptions étranges d'un tableau, qui selon le narrateur, se trouvait accroché aux murs mémorial de l'antre de l'Ours. Je voyais se dessiner les lambeaux déchirés d'une toile fratricide. Deux frères que l'ont pouvait se croire tenus par la main, mais qui au final n'étaient plongés que dans l'élan d'une accolade meurtrière. Deux frères, dont je ne parvenais à me souvenir la véritable histoire... ne s'agissait-il pas du cas épique du gentil contre le méchant ? Je percevais dans les traits de l'un de ces deux la naissance d'un monstre ; un animal sauvage et violente, capable de labourer des corps, sans s'arrêter, pour tracer sur son chemin une passerelle de cadavre. Une passerelle le conduisant directement vers la damnation dont il méritait le châtiment, trop audacieux dans ses désirs irréels. Un animal autrefois humain qui n'avait sut se maitriser personnellement, et que la mort avait fauché, comme un impie de sa propre existence. Qui était-il ? Ne pouvait-il pas, pour survivre, être aussi son frère ? Un serpent se mordant la queue ; un ouroboros, voilà ce que se révélait les duos fraternels. Cette vérité éclatée à mes yeux avec un retard désormais impossible à combler ; je jetais toute mon attention sur Kaprice, pour la mettre en garde.
Un coup, contre ma peau, me stoppa net dans ma démarche.

« Je suis vraiment désolée chaton. Quelle maladroite je fait ! Mais c’est de ta faute, aussi, tu me trouble avec tes questions et tes longs silences. »

De mes longs silences, j'ajoutais un nouvel effectif, mon regard dardé au sien comme une recherche intime de ce qui se cachait dans sa tête. La cruauté de ses vices me laissait pantois, et déconcerté, déstabilise, j'affrontais une fureur que je ne comprenais plus. Piètre tentative d'un excès enfantin ; mes doigts lâchèrent les lettres pour, abandonnant tout orgueil, se lever à demi vers le visage de la sœur si aimée, si désirée, si nécessaire. Un mouvement de saccade ; de mon cœur et de ma main, qui comme porté par l'espoir le plus fou, eut pendant une seconde le fantasme de se voir réalisé, puis un soubresaut ; un doute, et de la tentative d'espoir ne resta plus rien. J'avais abaissé ma main dans une gestuelle sage et neutre, adoptant un profil laconique.


Kaprice, je ne comprenais plus. Plus. Pas. Plus.

Sans un mot, je fixais ce sourire, sur lequel j'avais relevé des yeux timides, cherchant à m'accaparer la compréhension de cette mimique enduite d'une nostalgie que je ne voulais voir trahir ses traits. Il me fallait la voir sourire, pour ne pas pleurer moi même. Le moi, le toi ; mon besoin d'elle n'était-il donc justifié que par la naissance même de ce que je devais porter le prénom ? J'en aimais le sens ; mais l'Orgueil avait des préjudices qui découpaient dans ma gorge les lambeaux de ma propre désillusion. Que voir ? Que ressentir ? Devais-je penser aux autres comme tels ou comme des choses que l'on m'aurait offert pour une fête dont j'aurais oublié les aboutissants quelques semaines plus tard ? Pouvais-je rentrer dans ton âme, ce soir, Kaprice ? Je voudrais que tu rentres dans la mienne et que tu me dise ce qui se cachait au fond des spirales nébuleuses de mes torpeurs internes, que je comprenne l'intérêt de tes yeux à mon cœur.

Reflet silencieux d'un jeu de lumière plus cruel encore que ceux des ongles de Kaprice, j'observais sa main heurter l'objet dans un cri sourd du métal. Une mise en garde que j'observais, neurasthénique dans la situation. Le sifflement, rendu négatif, des flammes vrillant l'air dans leur chute ; le chandelier chuta, majestueusement, dans toute la promesse de mort qu'il annonçait instinctivement. Je ne lâchais pas des yeux. Du premier mouvement de balancier jusqu'à l'inévitable rebondissement contre la table, j'étudiais la flamme se déverser, comme du sable, sur la surface tissu de la table. Un sable que j'aurais étrangement désiré pouvoir prendre entre mes doigts, et en goûter la tessiture minérale. J'imaginais l'éclosion sauvage de ma peau, au contact de mes doigts sur le feu. Le brunissement des surfaces blanches, la derme explosant dans une tension surchauffée. À la manière des lettres dont je me désintéressais, je savais l'échappatoire ultime de mon corps : l'envol de l'organisme en une explosion de cendre et de fumée.

Puis la réalité me parvint. Comme l'on briserait une bulle, je perçus le son du brasier fondant sur moi ; de l'odeur, de la chaleur. J'écarquillais les yeux, démunis de défense, face à cet adversaire trop énorme, trop imprévisible, trop brusque. J'écarquillais les yeux devant un destin aux proportions infernales.

Une voix de femme explosa en dehors des cieux.

Mort, je devais l'être. Les yeux ouverts, j'avais été aveuglé en une seconde par le jeu des flammes rugissantes. Je les entendaient encore hurler contre mes tempes, mais je ne sentais aucun contact brûlant contre ma peau. La théorie que je sois décédé avait, par conséquent, sauté à mon esprit, à la manière d'une araignée affamée.

Pourtant, ici, il faisait froid. Un vent calme. Qui comme une main aimante, allait et venait, soulevant mes mèches brunes, comme pour venir se moquer de ses si fières nuances ambrées que j'arborais, en conviction de ma Maison. Mes yeux bruns grands ouverts sur le paysage nocturne et vert qui s'étalait devant moi, j'étudiais les deux points qui accrochait mon attention. Deux arbres, penchés l'un vers l'autre, dans un délicat mouvement de rapprochement. Au dessous de leurs branches, un banc de pierre, qui comme une tâche blanche dans la nuit, se refletait près d'un point d'eau. Je restais immobile, silencieux, frissonnant de mes habits trop léger, au travers de cette brise fraiche. Un mouvement, délicat appel, me fit relever les yeux vers un des deux arbres. Je crispais les poings, animal irrité de son incompréhension, et sans rien craindre, allais à la rencontre de l'inconnu. Un inconnu, assis aux racines de l'arbre, dont les mèches chatoyantes, sous la faible luminosité, calmèrent mon ardeur. Je sus que quelque soit la question que je poserais, jamais ce garçon ne me répondrait. Car, songeais-je en me plaçant totalement face à lui ; Keith Craft étaient de ces portaits silencieux qui, une fois accrochés, ne témoignaient que de la mort de leur propriétaire. Je laissais mon corps doucement se détendre, puis adoptant une attitude plus réfléchie, cherchais à comprendre. Du souvenir ; les lieux avaient tout l'air. Cette ondulation de l'air, ces résonances contre mes tempes laissaient envisager une incapacité à l'instant d'être vrai. Peut-être l'avait-il été. Mais cela était autrefois.
Keith lisait.
Lisait d'une manière étrange : folle et indomptable, arrachant à ses gestes les conventions de la lecture ; il sautait des pages et des pages, dans un manque de gêne effroyable, me sidérant de son audace. Il osait, il osait, le fou. Désacraliser le live, le livre lui même qui était l'objet de toutes mes passions. Sans livre, aucun enseignement n'était possible ; et ses sautes d'humeur, et de lignes me laissais pantois. Il loupait tellement de choses, songeais-je. Tellement de choses dont il ne soupçonnait pas l'évidence, tandis qu'il s'asseyait sur le banc.

« Idiot. »

Murmure sans sentiment, que je laissais échapper du bout des lèvres, sans vraiment le penser. J'étudiais ses yeux bleus, son profil si noble, sa tenue si parfaite. Il était Craft, et moi, dans toute ma splendeur, j'étais son esclave. J'étais l'esclave de l'histoire d'une maison qui dans sa chute avait eu le reflexe malsain d'entrainer avec elle ses serviteurs. Certains vikings tuaient, en cas de morts, leurs cheveux, leurs chiens, et parfois leurs femmes ; pour ne pas aller seul au paradis des âmes.

-J'ai fini, Ophélie. Et tu peux me croire c'était d'une bêtise et d'un ennui mortel...Je comprend que Père soit si...Obtu ? Non...Abruti ? Pas terrible...Primaire ! Je comprend qu'il soit si primaire vu les horreurs avec lesquelles il se farcit la tête à longueur de journée. Franchement il y a des jours où j'aimerai mieux être aveugle plutôt que de devoir replonger sans cesse dans les abimes sans fonds de la bêtise humaine.

Mes yeux accrochèrent la couverture du livre ; le genre de livre que j'aimais à tenir entre mes mains et caresser, mais qui n'avait jamais exercé à mes yeux la moindre attirance particulière. Loin du mépris de Keith, je ressentais pour cette description une sorte de dégoût involontaire. Si tous livres étaient bon à lire, tous n'étaient pas pour autant appréçiables.

-Demain, je te lirais une vraie et belle histoire. J'ai toujours eu l'intime conviction que les contes, détenaient plus de vérités que les thèses fumeuses sur la puissance du sang.

Incendio...

Le sortilège frappa la couverture dans un baiser mortel, et j'étudiais la destruction de ce dernier par les flammes. Une vague sensation de déjà-vu se fit ressentir, et j'entrouvrais mes lèvres, dans la demande instinctive d'aspirer de l'air froid. Je regardais la main de Keith saisir l'objet enflammé, pour le lancer dans une parabole lumineuse, à travers les douces ténèbres de l'instant.

-Je sais, tu n'aimes pas que l'on brule des livres. Mais crois moi ce petit autodafé personnel, était nécessaire. Tu ne croyais quand même pas que j'allais laisser cette abomination littéraire ressortir de notre Labyrinthe ?


Bien qu'il ne me parlât pas, j'imaginais une réponse à Keith. Il aurait fallu que ce garçon à peine plus âgé que moi me dévoile son homologue, certainement. Parlait-il à un fantôme ? Une chose que je ne pouvais voir mais qui se révélait tellement près que je ne m'en appercevais pas. Un fantôme pouvait être une bonne théorie. Comme pour répondre à l'appel de mes pensées, apparut devant moi une silhouette. Remontant la clairière, elle avait été aussi silencieuse qu'un fantôme ; mais je voyais, à son absence de regard dans ma direction, que j'étais bien le seul être véritablement absent de cette scène.

« Ton arbre n'est jamais aussi beau, que lorsque quelques flocons viennent jouer autour de ses épines. »

Mon regard glissa du visage superbe de la femme aux branches étendues au dessus de ma tête : comme des doigts protecteurs. La très mince pellicule scintillante qui en recouvraient les surface d'écorces s'amoncelait, délicate, dans une traîné blanche.

« Mère, vous ne devriez pas sortir il fait si froid le soir. »

« Je sais mon fils, je sais. Mais ton Père, n'a que peu de considérations pour ma fragile santé. Et je le comprend. Mais approche... »

Il s'agissait donc de la mère de Keith ? Poussé par le désir de voir le visage de celle qui était la mère du père de Valériane, j'esquissais un pas de danse pour mouver mon corps jusqu'à elle. Léger comme le vent, je venais me placer terriblement près de ces deux fantômes. Le baiser de la femme sur le front du garçon m'emplit soudainement d'une jalousie intempestive, qui sur le coup, me fit haïr Keith. L'absence d'une mère... à mes yeux, Lycoria paraissait forte ; en dépit de sa fragile silhouette, elle jouait son rôle. La mienne avait été trop faible pour résister à l'alliance que nous étions, Kaprice et moi.

« Ton père, veut te voir de toute urgence. Il affirme que le temps est venu. »

Le silence accueillit ces paroles, et la main posée contre la surface de pierre du banc, j'étudiais le couple fantomatique, qui sous le vent, se faisait inaccessible.

-N'oublie pas... Ses doigts de velours vinrent se poser sur la joue de celui qu'elle avait mis au monde. Ces même doigts qui étaient jadis si élégants et graciles, et qui aujourd'hui se tordaient avec douleur comme autant de témoignages de la violence gratuite du Maître de Maison...qui tu es, et ce que tu es. N'oublie pas que les larmes sont faites pour les proies, et que tu es né dans la meute des chasseurs. Que tu le veuilles ou non, ton sang porte en lui sa puissance, et ce pouvoir tu doit l'assumer et le réclamer.

Elle le rembrassa avec amour.

-Va rejoindre ton père, mon fils et sois fier. Sois digne de mon sacrifice.

« Keith ! »

Mon cri de frustration franchit mes lèvres, avec la puissance d'un sort, mais loin de stopper le jeune homme, il se mua dans l'air, pour ne pas résonner. Je détestais cela : une impuissance totale face à ce qui se révélait le plus injuste des traitements qui soit. Comment-aurais-je pu, moi, si Père avait été cette personne que je devinais sous l'appellation de « Père » ? … Je voulus courir, l'empoigner par l'épaule et lui demander de rester avec sa mère, de profiter d'elle.

« Attend Keith... »
Tout aussi surpris l'un que l'autre, nous nous retournâmes vers Lycoria, qui de sous ses plis sortit un objet particulier. Un objet qui fit étinceler dans mon regard la convoitise de mes souvenirs dispersé par la folie du feu. La raison, peut-être, de pourquoi j'étais là. J'avais oublié... mais j'allais m'en souvenir, forcément. Le carnet bleu glissa entre les doigts de Keith, qui afficha un air malheureux.

«  C'est étrange j'ai eu comme l'impression qu'il manquait des pages. Tu commençais à parler du stade je crois, puis plus rien...Rien de grave j'espère. »

Cette dernière phrase me fit penser à Kaprice. Cette même phrase souvent répétées en quelques années, je m'étais habitué à cette voix familière et soucieuse en même temps.

-Je ne sais plus Mère. Je ne m'en souviens plus...

Mes yeux caressèrent le visage de Keith. Le mensonge était perceptible, et peut-être même Lycoria l'avait-elle perçu. Mais il semblait si important aux yeux du jeune homme que je ne préférais pas juger. Et sa mère fit de même.


Les flammes réapparurent, aussi brusquement qu'elles avaient disparues, et je me retrouvais debout, petit prince, au milieu du feu ardent. Mes yeux hallucinés cherchèrent la silhouette de Kaprice, au milieu de ce vacarme de sifflement et de fêlure. Tout se cassait, se brisait, s'explosait et fondait, dans un concerto épouvantable. Plaquant ma main contre mon visage, je sentis les premières cloques de mes paumes apparaître. Inspirant par à coup, animal effrayé et plongé dans l'atmosphère d'une peur viscérale, je tournais sur moi même.
Pour découvrir la terreur.
Comme des anges psychopompes, des mots volaient de partout, libres détaches d'une vérité arrachée à la souffrance : glissaient dans les airs, dans des crépitements sauvages les mots de mon Père, me criant à l'assassin, ou caressant mon égo. Une présence omnipotente, démultipliée, qui de partout, m'encerclait. Les mains plaquées contre la bouche, je traversais en riant, mort de peur, un nuage de souffre, griffes sombres tendues vers mon visage, dans les appels d'encre de mon père.
Je riais, pauvre fou, quand la vue d'une Kaprice courant vers moi cessa mon hilarité. Du Chess des Merveilles, je redevins simple enfant, perdu au milieu du feu. Ne plus comprendre, ne plus chercher à comprendre ; je la vis bondir sur moi, toutes griffes dehors, comme un animal sauvage. Une peur m'emplit. On se toucha, se heurta, dans un contact violent qui nous bascula contre le sol, et je sentis l'explosion froide de ma tête contre le sol. Le souffle coupé, le corps de Kaprice me protégeant, je ne bougeais plus, assistant à la douloureuse mort de l'incendie.
Les sanglots du piano décédé laissaient dans mon âme le goût amer d'un violon au bois fêlé. J'en caressais la surface du bout des doigts, pour évaluer les dégats irrévocable, appréçiant la chute de l'instrument. La corde pliait et rompait sous mon doigt, et cruelle constatation, je me faisais Faux pour les instruments incapables de jouer correctement.


« Kaprice. Tu es gentille. »


Pourtant j'avais eu peur.
Pourtant, par réflexe, j'avais enfoncé dans la cuisse de ma sœur si aimée la longue écharde de verre, éclat de miroir, lorsqu'elle avait bondit sur moi. Mes doigts ; cruels supplices à mon âme, horribles traitres, se détachèrent doucement de sa peau, perlés de sang. J'allais m'excuser, très certainement, mon honneur froissé, comme une de ces misérable milice qu'on écrit et réécrit, après l'avoir froissée, maintes et maintes fois. J'allais le faire, si mes yeux n'étaient pas tombés sur le corps nu de la Sirène. Un corps nu de vertues: couverts par les vices de ses pêchés. Dans un entrelacs tatoué sur ses dermes, les mots de mon père couvraient Kaprice, révélant des phrases que je découvraient, avec une obssession morbide.

... J'essaierais de te faire parvenir cette lettre par Luthier... ...Ses intérêts et ses profits qui comme des gangrènes n'ont pour but que de t'assouvir... ... Elle cache sous des caresses ce que des griffes auraient effectuées envers toi. Méfiance...

« Explique moi... »


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Midnight Express [Pridounet]

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